Quelque part, j'imagine que les gens se lassent vite du « et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants ». Effectivement, que dire de plus après ça ? Pas de drame, de larmes, de « ce qui aurait pu être », de nostalgie, on nous épargne la ronde des regrets, des remords et des soupirs. On nous entretient de « et ils vécurent heureux », alors que notre vie quotidienne est bien loin de s'apparenter à un conte de fées. Que l'on regarde d'un peu plus près nos propres vies pour en convenir. Les contes de fées sont bons pour les gamins crédules qui osent encore croire qu'il peut en être ainsi dans la vraie vie.
Si les gens ne se remémorent qu'avec grand peine les histoires d'amour heureuses,c'est qu'au fond, tout ce qui passionne s'est éteint. Prenons Titanic et imaginons que Jack survive : Titanic aurait-il eu autant de succès ? Vous êtes bien naïf si vous osez avancer que cela aurait été le cas. Les mythes ne se bâtissent pas sur la promesse d'un bonheur éternel. Ils sont heureux et amoureux, okay et donc ? Aucune puissance, aucune tempête, aucune passion. Juste une fin plate que l'on aura oublié dès que l'on ouvrira le prochain livre qui attend sur notre table de chevet.
Forcément, les gens sont fascinés par « ce qui aurait pu être » et aiment regarder en arrière, mesurer le chemin parcouru en songeant que le héros n'aura pas pris les bons embranchements. Le héros qui se casse la figure est toujours plus passionnant que le héros qui triomphe toujours des obstacles, car là encore, ce n'est pas un reflet réaliste de la vraie vie. Les gens sont fascinés par les destins et amours brisés. Ils aiment se dire « oh cela aurait pu être autrement, son destin aurait pu être autre ». Prenons le cas de Roméo et Juliette: tout au long de la pièce, le lecteur s'exclame mentalement « oh si seulement ! si seulement Roméo avait reçu la lettre, si seulement Juliette avait été plus prompte à s'éveiller, si seulement Roméo n'avait pas été si empressé de se donner la mort, si seulement, si seulement ». Roméo et Juliette avec un happy end n'aurait jamais donné lieu à un mythe. De même que Roméo par un concours de circonstance ne rencontre jamais Juliette ou encore Juliette décide de faire un beau mariage de raison avec Pâris.
Et bien sûr, quand vous avez vu Titanic, vous avez sûrement pensé « oh maudit iceberg, qu'est-ce que tu foutais sur la trajectoire du bateau, et toi imbécile t'aurais pas pu être plus prudent ! ». Notons la présence de Léonardo Di Caprio à la fois dans Titanic et dans l'adaptation de Roméo et Juliette de Baz Luhrmann, ce qui contribue sûrement à l'engouement de ces dames.
En fait, ces histoires d'amour brisées sont sûrement un écho de la vraie vie : pensons aux histoires d'amour qui ne commencent même pas, pour diverses raisons, à celles qui se terminent dans les larmes, quand l'un des deux meurent ou part : et encore, part-il parce qu'il le doit ou le veut ? Je ne saurais dire lequel est le pire. Le résultat est le même.
Ce qui est assez paradoxal dans l'histoire c'est que la vie semble parfois bien terne en comparaison d'un roman et que ces personnages de papier sont parfois plus humains que les humains eux-mêmes, ils sont plus vivants que nous. Après avoir terminé certains livres, on se fait l'effet d'une coquille vide qui fut un temps habité par de splendides et puissantes émotions, mais qui n'étaient que de passage. C'est comme si l'auteur prenait pour base ses propres émotions et les sublîmait, les multipliait et quelque part élevait l'humanité de ses personnages : l'amour de certains personnages est bien différent du petit béguin que l'on a dans la vie de tous les jours. Quotidiennement l'amour n'est pas éternel, il s'émousse avec le temps, l'on se quitte et l'on va voir ailleurs : le roman introduit la possibilité d'un amour autre, différent, plus profond et plus fort, quelque chose de transcendant et de sublime que nous sommes peut-être incapables de ressentir dans les faits. On peut, pour sûr, se le figurer mais il demeure du domaine de l'imaginable. C'est quelque chose qui fait abstraction de tout autre chose et qui peut détacher l'âme des considérations matérielles, l'élever. Dans la vie quotidienne, un amour total, pur et désinteressé tel qu'on le voit dans certains livres me semblent totalement impossible. Bien sur, on déchante quand on quitte ces livres : on nous berce d'idéal, on nous fait entrevoir autre chose pour finalement nous jeter dans le monde où l'on ne pourra le trouver. Idéal, mesure étalon, certes, mais pas à notre avantage, car l'idéal ne nous fait que déchanter, en comparant ce qui pourrait être à ce qui est, comparaison qui n'est jamais à l'avantage de ce qui est. Bercé d'idéal, on ne peut parfois se résoudre à accepter quelque chose de moins grand, or cet idéal n'existe pas et on finit par se retrouver avec rien, les yeux vers les étoiles à défaut de les avoir en mains. L'homme peut espérer, et concevoir un idéal, mais c'est une autre chose de l'atteindre. Un rêve, un leurre ? Un moyen de mesurer l'imperfection humaine ? Mais je m'égare.
L'histoire d'amour qui finit mal passionne, au fond, parce qu'elle permet au lecteur d'imaginer comment elle aurait pu être autre :
l'imagination du lecteur part au grand galop et se prête à toutes sortes de fantaisies : si tel évènement n'avait pas eu lieu, qu'en aurait-il été du résultat final ?
C'est la question que je te pose....
*Music*